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En cette aimable fin de matinée estivale, Thomas Smith, Tom pour ses collaborateurs, arrêta devant une élégante boutique genevoise sa Ferrari 612 Scaglietti transformée en break de chasse par Sbarro et agrémentée de jantes Icelink incrustées de 832 diamants à un million de dollars tout rond (les quatre).
Il avait décidé d'acheter une belle montre suisse, et il entra dans le magasin du pas assuré du monsieur qui sait pouvoir acquérir la totalité de l'établissement –ce n'était pas une image depuis que, sept mois auparavant, l'introduction à la Bourse de Chicago de son site web vendant des objets de piété à fonction de sex-toys avec un révolutionnaire quantum leap search engine lui avait rapporté 789 millions de dollars –en cash. Né dans une famille de la classe (tout juste) moyenne de Brooklyn, Tom avait longtemps cru qu'une montre très chère, c'était la Rolex à six mille dollars que s'était offerte son oncle William pour fêter sa retraite, et se récompenser de cinquante années passées à économiser. La lecture du magazine Watch around, trouvé dans sa suite présidentielle du Metropole à beaucoup d'euros la nuit, l'avait détrompé. Et lui avait donné des idées, mieux nourries par le livre de William Bonner L'Empire des dettes, aux utiles perspectives historiques et morales mais peu rassurant pour l'avenir de ses placements, et par un bref et un peu mystérieux article de Barrons sur les surprenants profits de l'industrie horlogère suisse. Sautons les préliminaires, Tom est maintenant assis dans un fauteuil Louis XVI face à une table couverte de cuir bordeaux et, sur un plateau de velours noir, un homme à la chevelure divisée par une raie tirée au cordeau et vêtu comme un manager de banque très privée –tristement– lui présente, mains couvertes de gants de latex blanc, un objet rond au cadran bleu nuit et aux aiguilles bleu outremer, avec, à 6 heures, une sorte de roue hérissée de vis tournant sans fin sur elle-même. –Cette pièce, explique le conseiller en haute horlogerie, est produite par la bicentenaire manufacture Boum de Flotlesbains dans ses ateliers de La Chaux-de-Fonds ; vous avez pu observer que le tourbillon est incliné sur un axe de 29°11', ce qui lui assure une précision exceptionnelle, notamment au pendu, et, complication rare, vous pouvez voir à 2 heures la phase de lune rétrograde qui, je dois vous en faire l'aveu (petit sourire...), demandera une correction d'un jour dans 577 ans. Effectivement, Tom voit à l'emplacement indiqué un guichet elliptique dans lequel se profile l'amorce d'un disque doré. –Maintenant, ce qui rend cette pièce exceptionnelle, poursuit d'un trait le conseiller, est la philosophie de fusion utilisée pour ses matériaux : du caoutchouc pour la lunette et la couronne, du palladium pour les cornes, de l'acier 316 L traité PVD anthracite des corons pour la boîte et ce qui est vraiment révolutionnaire, si vous me permettez de frôler l'hyperbole, l'emploi d'un plastique mauve translucide –celui-là même qu' utilise la NASA pour les plateaux-repas de sa cantine– pour le fond de la boîte, ce qui permet d'admirer le mouvement décoré des côtes de Genéve, avec vis bleuies au feu de bois du Jura et ponts anglés à la lime de patrimoine, et qui comporte –c'est là que Boum de Flotlesbains surpasse ses confrères– un second tourbillon incliné à 29°15' afin de compenser les très improbables irrégularités du premier. Américain et direct, Tom demande : –Combien ? –Trois cents et nonante mille euros, Monsieur. –Je la prends. –Je suis horriblement désolé, Monsieur, mais c'est impossible, cette pièce est un exemplaire de présentation qui a été exposé en avant-première à Baselworld, et qui souffre d'un minime incident... Tom observe plus attentivement l'objet, découvre que l'aiguille de petite seconde, déchaussée de son axe, pend piteusement dans la cage du tourbillon : la montre est cassée. –Si j'en veux une ? –Bien sûr, nous pouvons vous la commander, Monsieur, si vous voulez bien déposer un dossier de candidature..., le délai n'est que de dix-huit à vingt-quatre petits mois... Quelques présentations plus tard, Tom se décide pour l'une des rares pièces disponibles, une plus modeste Lafleur-Dupré en platine et fibre de carbone avec heures sautantes, chronographe à roues à colonnes et l'inévitable tourbillon, ici vulgairement horizontal, au prix de 211.000 euros, mais laissée à 210.000. Tom règle avec sa carte American Express Platinum Triple Diamond, et passe à la deuxième phase de son plan : il demande à rencontrer le directeur. Ignorons quelques chapitres dépourvus de tout coup de théâtre et que je me suis abstenu de rédiger (pour cet utile procédé, cf. le précieux ouvrage de Marcel Benabou, historien de l'Afrique romaine et membre de l'Oulipo, Comment je n'ai pas écrit certains de mes livres). Georges l'avait promis et il fit un cours –je n'en donnerai que la substantifique moelle, de même que j'ai omis les descriptions (Tom est-il grand ? petit ? bossu ? unijambiste ? Le front de Georges s'orne-t-il d'une mèche rebelle ? Le restaurant est-il meublé en très mode plastique année 50', ou en style Empire ? Les escort girls portent-elles des robes Versace au décolleté vertigineux, des strings La Perla et des chaussures Sartore aux talons de 27 centimètres , ou encore, pour les plus hypocritement pudiques, des soutien-gorge Victoria Secret inconfortablement incrustés de blood diamonds– au prix aisément mémorisable d'un million de dollars?); j'ai fait le choix, en cette rentrée romanesque, de ne plus écrire de roman. Je sais que lire un texte sur un écran de PC, ou personal computer, c'est la barbe, je place donc ici un entr'acte, en regrettant de ne pas avoir créé de site interactif de vente d'esquimaux à la fraise et de popcorn. Mais vous pouvez acquérir d'un simple clic les Leçons aristotéliciennes d'Alexis Philonenko, extraordinaire historien de la philosophie à qui je consacrerai une prochaine chronique –pardon, Georges, vous pouvez y aller. Georges lança un regard exaspéré à l'importun scribe, et il y alla.
–Au milieu des années 70', la révolution du quartz faillit engloutir l'horlogerie suisse ; en moins de trois ans les deux tiers des entreprises fermèrent leurs portes ; les employés furent licenciés par tombereaux, outils et machines furent détruits, des dizaines de milliers de mouvements prêts à être emboîtés partirent chez des fondeurs –l'apocalypse était arrivée : comment lutter contre ces diableries japonaises mille fois plus précises (en termes techniques: plus précises de trois rangs de puissance) que le meilleur chronomètre mécanique et cent fois moins chères ? "Pourtant, une poignée d'horlogers d'immense talent et quelques entrepreneurs visionnaires s'obstinèrent à croire qu'il y avait encore un avenir pour la montre mécanique ; la montre à quartz, c'est pratique (et encore, il faut changer la pile), mais sans prestige et sans âme, et sans cette marque du génie humain qui s'exprime dans l'assemblage rigoureux de centaines de pièces, la plupart mobiles, en un mouvement de 30mm de diamètre et 10 mm de hauteur –la montre mécanique, c'est un coeur qui bat à votre poignet, le quartz, lui, ne fait pas tic tac, il est un écran sans vie, le quartz ne connaît que des consommateurs indifférents, la montre mécanique, elle, séduit et retient des amoureux. "Ces horlogers savaient qu'ils avaient toujours des fidèles, et même des fanatiques, mais ils ne savaient pas qu'ils allaient s'engager sur une voie perverse. "Pour vous faire comprendre ce qui s'est passé à la fin des années 80', je devrais remonter dans le temps, vous narrer toute l'histoire de l'horlogerie, je préfère vous ordonner de lire le chef d'oeuvre de David Landes Revolution in time –Clocks and the Making of the Modern World, admirable livre d'histoire, d'économie, de philosophie, de morale, qui prouve que ce sont les progrès de l'horlogerie qui, de toutes les techniques, ont le plus et le mieux façonné le destin de l'homme moderne. "Vous y découvrirez aussi les deux constantes de la production horlogère : elle a toujours reposé sur la division du travail, et elle a toujours fabriqué des objets de luxe. Du moins, jusqu'à la production de masse et en série de montres bon marché par les Américains vos ancêtres, Tom, à la fin du XIXe siècle, et ce qui s'est passé en Suisse ces vingt dernières années, c'est un retour aux origines. Georges s'interrompit pour reprendre souffle ; des tables alentour parvenaient des bruits de succion ; agenouillées, les escorts girls se livraient religieusement à la cérémonie du blow job, rituel importé de Californie, mais des ethnologues d' UCLA en avaient tracé les origines jusqu'à l'Athènes d'Aristophane, la Rome de Pétrone et la cour de l'empereur Qin, pour en déduire la permanence des gestes du sacré dans les signifiants de la convivialité alimentaire où se subliment les oppositions jumelles tant du yin et du yang que du cru et du cuit. –Yeaah ! Give me head !, grommela un haut dignitaire du Parti communiste prolétarien et chinois, avant de se lancer dans un marchandage retors sur sa commission pour un swap d'espadrilles contre Bentleys. Pendant que Tom envoyait de son téléphone Vertu (15.300 euros) un SMS codé en 512 bits à son assistante pour qu'elle lui achetât dans la nuit le livre de Landes, Georges reprit : –Qu'est-ce que le luxe, Tom ? Je n'en connais guère de définition satisfaisante... Est-ce seulement «des produits rares pour le petit nombre» (few for few) ? La rareté n'est pas une caractéristique suffisante –songez... la péripatéticienne rwandaise est rare sur les bords du lac, est-elle pour cela plus luxueuse que sa plus répandue homologue bulgare ? Ou même, le pauvre n'est-il pas rare en ce restaurant, mais à qui pourrions-nous le vendre en tant qu'objet de luxe ? La rareté, Tom, n'est pas un absolu, elle ne se conçoit qu'en un temps et un lieu donnés, mais je ne vous ennuierai pas à élaborer une ontologie du luxe–simplement: nous ne pouvons dire ce qu' est le luxe, mais nous le reconnaissons dès que nous le rencontrons ; tel l'homme que Kant ne sut définir, le luxe n'a d'autre être que son évidence à autrui, il est un être-déjà-dans-un-monde, un Dasein portant une étiquette avec beaucoup de zéros. "Beaucoup de zéros... c'est le piège où est tombée l'horlogerie suisse : ses entrepreneurs ont constaté, ce qui fut une plaisante surprise, que plus une montre est chère mieux elle se vend. Dès lors, leur seule ambition fut, non plus de produire la montre la plus admirable selon les normes traditionnelles de l'art horloger, mais celle qui se vendrait au prix le plus élevé possible, en justifiant celui-ci par des artifices qui ne trompent que le profane à la fortune neuve (pardon, cher Tom) ou le spéculateur. "Aujourd'hui, la maison la plus inconnue présente des montres, vous en avez vu chez moi, au prix d'un honnête château angevin, ou de trois Lamborghini Murcielago –assommée un temps par la terrible réalité du quartz, l'horlogerie suisse triomphe aujourd'hui par un déni de toute réalité de nature économique. "Vous voulez exploiter vous aussi ce paradoxe, Tom ? D'accord ? En investissant combien ? –Entre cinquante et cent [millions USD, NDE ]. –Bien. Je vous explique le m.o. (modus operandi, NDE). Au-delà des vastes baies en verre soufflé de Murano, la Genève de Calvin s'était assoupie ; s'éveillait la cité peuplée d'hommes venus des dunes brûlantes de l'Orient mystérieux, des plaines glacées de la rude Moscovie, ou soudain libérés des cachots pour vipères lubriques creusés dans les tréfonds de la Grande Muraille ; dans les caves des officines de private banking qui ouvrent quand se lève la lune, des go-between aspiraient avec des pailles de platine de la cocaïne mêlée de poudre d'or 24 carats puis échangeaient des mallettes emplies de ces bonds super-indexés que le Trésor américain imprimait jour et nuit ; demain, car il y a toujours, hélas, un demain pour l'argent maudit par le bourreau de Michel Servet, ces hommes puiseraient dans leur mallette quelques liasses qu'ils échangeraient contre une montre merveilleusement chère –si voluptueusement plus chère que celles que portaient leurs rivaux et complices. Tom et Georges avaient migré dans un paisible salon ; lovés dans des fauteuils profonds comme des fosses océaniques, ils dégustaient (Tom) une vodka du goulag aux poils de mammouth (114 euros) et (Georges) un cocktail d'eau-de-vie de poire 1813 et d'alcool de riz 2007 où flottaient des fibres de racine de mandragore (151 euros).
–D'abord, Tom, trouvez un nom de marque. Ne commettez pas l'erreur de prendre votre nom, ou quoique ce soit d'inventé, cherchez dans le Dictionnaire des horlogers genevois d'Osvaldo Patrizzi un horloger dont l'atelier, créé à la fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXème, a fonctionné jusque vers 1830 ou 1850, et a disparu ; si le nom est enregistré à la Chambre de Commerce, vous pouvez l'y racheter, et sur tous vos documents vous ferez suivre votre marque de la mention «fondée en 1821» ou «depuis 1783» –personne ne relèvera qu'il y a un hiatus de 170 ans dans l'activité de votre maison. "Ensuite, achetez dans les environs de Genève un manoir pour établir votre siège, ça vous coûtera gros, mais c'est indispensable pour faire vieille maison ; vous y installerez votre personnel, une trentaine de personnes. "Trois pour l'administration, une dizaine pour le commercial, là, ne lésinez pas, il vous faut des carnassiers féroces, qui vous trouveront un dealer de choc dans chaque ville qui compte, Las Vegas, Miami, Kiev, Shanghai, Dubaï, Canton, Moscou, Hong Kong... il y en a une quinzaine. –Et Paris ? demanda Tom qui, ayant vu des photos de l'Obélisque et de la pyramide du Louvre, croyait en bon Américain que c'était le quartier de résidence des milliardaires cairotes. –Paris... Paris ? Oui, il paraît qu'il y vient des Russes et des Chinois, mais vous laisserez décider votre worldsales VP. "Je continue. Le reste de votre personnel, et c'est sur lui que se fondera votre succès, c'est pour le marketing, les relations publiques, l'événementiel, le sponsoring, l'humanitaire, le festif –tout ce qui peut faire parler de votre marque, la célébrer, la rendre incontournable. "Et là, vous devrez aller au charbon : il faudra vous montrer, avec des actrices, des sportifs, des tops, des nourrissons atteints du sida, des rois sans couronne, des stars de téléréalité, des militants écolos alter-mondialistes et prix Nobel, bref, que vous deveniez vous-même un pipole. "Les stars, vous devrez aussi en embaucher, comme ambassadeurs de la marque –gros chèques et ennuis à la pelle, la star, c'est capricieux, pas fiable, ça se laisse photographier portant une montre de la concurrence, mais c'est la vie. "Donc, les salariés... –Georges compta sur ses doigts– oui, ça vous fait dans les trente. –Et les horlogers ? –Les horlogers ? Je n'y pensais plus. Mouais... Vous pouvez en prendre trois, vous les installerez à de petits établis, au rez-de-chaussée, pour les visiteurs. –Les visiteurs ? –Bien sûr, vous ouvrirez un Musée de la marque, vous le remplirez en rachetant aux enchères des pièces anciennes portant votre nom, et il vous faudra les payer le plus cher possible: si une Lafleur-Dupré de 1805 à aiguilles serpentines fait 120.000 euros à une vente Antiquorum, ça crée du prestige, et ça justifie les prix de vos modèles actuels. "Maintenant, votre catalogue, le plus facile. "Sachez qu'à la mi-XIXe siècle, tout avait déjà été trouvé : toutes les fonctions imaginables, tous les affichages, toutes les formes de boîte, tout –depuis, il n'y a eu que des améliorations, d'effet minime, au service marketing d'en faire une révolution. "Donc, vous achetez quelques ouvrages illustrés d'histoire de l'horlogerie, vous y trouvez des montres oubliées, et vous les copiez pour vos nouveautés. "Tiens... Il y avait jadis beaucoup de montres avec un thermomètre, c'est un peu tombé à la trappe –vous pourrez relancer cela, avec double affichage, Celsius et Réaumur, pour le patrimonial. "Un catalogue, ça se divise en trois parties : les montres simples (heure, minute, seconde), à moyennes complications (date, réserve de marche, chronographe, phases de lune...), à grandes complications (équation du temps, tourbillon, répétition minutes...), et surtout, celles qui ajoutent les modules de complication les uns sur les autres, –ce que Philippe Dufour, un vrai maître, lui, appelle les « sandwich club »– par exemple, calendrier perpétuel plus répétition plus indicateur de couple... "En gamme de prix, je commence par celles-ci : il vous faudra trois très grandes complications, vendues dans les trois cent mille euros, et une pièce vraiment exceptionnelle, par exemple un carillon Westminster avec trois tourbillons et astrolabe, vous en exposerez à Baselworld un prototype non fonctionnel, si vous avez une commande, vous verrez bien si quelqu'un peut vous la fabriquer, sinon, la discrétion suisse est bien utile. "De toute façon, les très grandes complications, vous ne pouvez espérer en vendre que trois par an, au mieux, et d'ailleurs il n'y a personne pour en produire plus. –Pourquoi les proposer ? –Allons, Tom, c'est pour prouver que votre maison est bien de haute horlogerie, et pour la psychologie. "Un client vient chez moi, il a une tête à pouvoir dépenser dans les quinze-vingt mille, on lui présente des pièces à deux cent mille, puis des moyennes complications à soixante mille, il les trouve presque abordables, enfin des montres simples dans les vingt-cinq mille, et ça, ça lui parait cadeau, il achète.
"Et au fil des mois, en regardant sa montre à vingt-cinq mille, il lui trouvera de plus en plus une tête d'entrée de gamme, et même de bas de gamme, il empruntera au besoin, mais il reviendra chez moi pour s'offrir de la vraie haute horlogerie, et prendre le chrono avec QP, la pièce à soixante mille.
"Je résume : trois grandes complications, une demi-douzaine de moyennes, et deux ou trois montres simples, mais celles-ci, que vous répartirez en lignes, il y en aura beaucoup plus à votre catalogue, en variant les couleurs de cadran –vert pomme, jaune canari,orange acide–, les formes et matériaux de boîte –mal rond en alu et béryllium,tonneau en palladium et vinyle...– les bracelets –alligator des égouts new-yorkais ou titane serti de topazes et raisins de Corinthe–, etc.,c'est infini, avec un seul modèle, vous en faites une cinquantaine.
"Surtout, n'oubliez pas les séries limitées qui seront proposées dans un murmure à la crème de vos clients, vous présentez une nouveauté exceptionnelle, une répétition qui sonne l'heure à la demande sur trois fuseaux horaires, et vous annoncez qu'il n'y en aura que 188 exemplaires (très important, un nombre avec des huit –c'est le chiffre porte-bonheur en Chine), sans préciser que c'est 188 en chaque métal : or jaune, or rouge, or blanc, platine, ce qui vous en fait 752 en tout, du modèle si exclusif.
Tom attendit qu'un homme au teint foncé eut fini de lui allumer son San Cristobal Muralla (bien cher), protesta:
–Vous me faites de la poésie, là, Georges. Les montres que je vendrai, elles sortiront d'où ?
–La production ? Détail, Tom, détail.
"J'ai évoqué tout à l'heure la division du travail; sans même parler des génies comme Breguet, Janvier, Berthoud, autrefois un maître horloger, c'était un homme capable de concevoir une montre et d'en fabriquer toutes les pièces, mais dès qu'il avait un peu de clientèle, qu'il vendait cent ou deux cents montres par an, il ne pouvait plus tout faire lui-même, et il faisait appel à des ouvriers spécialisés (on disait alors : des artistes), pour les aiguilles, les boîtes, les pignons, les cadrans, etc., on en comptait une vingtaine pour une seule montre. Le maître horloger contrôlait, au besoin rectifiait lui-même.
"Cela s'est perpétué. Même les manufactures les plus intègres (on appelle manufacture une marque qui fabrique elle-même au moins l'un de ses mouvements) achetaient à des sous-traitants vis ou aiguilles. Avec le drame du quartz, la plupart de ces artisans ont disparu, ne sont restées que de petites sociétés qui, pour survivre, ont du se développer, en ajoutant de nouveaux métiers à leur métier d'origine. L'apparition des machines numériques a été une autre révolution : tout le travail manuel était désormais fait mieux et beaucoup plus vite –songez qu'il existe des machines qui peuvent graver simultanément quatre numéros consécutifs sur quatre boîtes de montre...Mais tout cela nécessitait de lourds investissements, et les entreprises qui s'équipaient devaient vendre des ensembles de plus en plus élaborés. Puis elles ont acheté des ordinateurs capables de concevoir des montres ?résultat de l'évolution: allez-les voir, donnez leur une vague idée de ce que vous voulez, et on vous fournira la montre finie, emboîtée, avec le bracelet et l'écrin en marqueterie, le tout portant votre marque.
"Je vous introduirai auprès de ces entreprises, que le public ignore, et qui, rassurez-vous, taisent les noms de leurs clients.
"Et si vous voulez vraiment jouer à l'horloger –signe de dénégation de Tom– sachez qu'ETA, qui appartient au Swatch Group, peut vous fournir d'excellents mouvements, qui équipent aujourd'hui dans les 80% des montres suisses, et que vous pouvez un peu décorer pour les personnaliser.
Georges se tut, observa le réfugié afghan de l'équipe de nuit qui lui préparait un Cohiba Esplendido (sans prix...) en en chauffant délicatement le corps à la flamme d'une allumette en bois des Maldives, remercia d'un billet de cinquante euros. Dans le salon contigu, les escort girls, gavées de futurs humains de toutes races qui jamais ne naîtront, vomissaient dans des vases Ming ou des amphores étrusques; les hommes paraphaient et signaient des contrats avec des Montegrappa Eternal Bird en vermeil (le prix ? Une Twingo) ou des Omas Invisibilis en argent (plus modeste : une Golf d'occase).
Et Georges continua ; il expliqua la différence entre montres de haute horlogerie et montres de joaillerie, ou entre montres de sport (horriblement chères) et montres de luxe (idem) dont Rolex avait réussi avec génie l'improbable union en couvrant de diamants la lunette de ses chronographes pour maîtres nageur, il narra l'impérialiste conquête de l'horlogerie suisse par les groupes Richemont et Swatch, énuméra les manufactures possédées, il ironisa sur les modèles pour femmes (ladies watches) pavées d'un million de dollars de diamants avec un mouvement quartz à un dollar (c'est bien connu : les femmes ne s'intéressent pas à la mécanique), il dévoila de petites impostures, donna les trucs pour tromper sans mentir, se fit perfide envers les couturiers, maroquiniers, parfumeurs qui vendent sous leur nom des montres swiss made à mouvement fortement chinois, rappela que les pionniers de la contrefaçon, c'étaient les Genevois (fausses Breguet, fausses Berthoud et plus tard, contrefaçons de montres américaines...),il affirma qu'un bon chronomètre souffrait d'un écart de deux secondes par jour –soit quatre minutes au bout de deux mois, ce qui n'est pas bien gênant– et que si on veut avoir l'heure exactement exacte, achetons, c'est en vente partout vraiment pas cher, un récepteur radio qui capte l'heure atomique émise de Francfort, il observa que, sans qu'il y eût ouvertement entente, les marques parvenaient à harmoniser leurs prix par type de produit, et que ces prix, chacun les augmentait une ou deux fois par an (Quo non ascendam?...),il s'esclaffa sur la mode fusion qui consiste à mêler un peu de matériaux nobles à beaucoup de matières vulgaires et surtout d'un coût dérisoire, il demanda de ne pas confondre innovation et gadget, il enseigna que plus une montre est compliquée plus elle est fragile et encline à tomber en panne («plus c'est cher, moins ça marche»), ajouta que les apprentis horlogers, formés à travailler sur des machines numériques, seraient incapables de réparer la moindre montre et regarderaient un tourbillon détraqué avec la tête d'une poule qui a couvé un héron,il s'inquiéta de l'imprévoyance d'une profession qui avait omis de créer des SAV efficaces (délai moyen de réparation chez le fameux B. : neuf mois...) mais après quelques verres de son exotique cocktail, il se fit lyrique pour chanter les mérites d'horlogers admirables et discrets qui produisaient chaque année quelques centaines de pièces superbes, et :
–Je gagne un fric fou à vendre du gag à des crétins incultes, mais sur ce bourbier infâme poussent encore des merveilles –la montre mécanique, c'est de la beauté, et cette beauté encore s'épanouit et nous illumine, peut-être suis-je un rêveur sagouin levantin, mais en mon coeur s'élance...
–Je veux vendre du gag, le coupa Tom.
Deux ans plus tard, Tom dépensa sept millions d'euros pour exposer à Baselworld sa première collection dont chaque modèle respectait l'ADN de la marque (fondée en 1821), il se fit un peu remarquer avec une montre à quatre tourbillons et sans aiguille, mais, chef d'oeuvre d'ingéniosité, les tourbillons tournaient respectivement en une minute, une heure, douze heures et trente-sept jours et l'on pouvait en observant très attentivement leurs rotations, que l'on convertissait en cm/s et que l'on additionnait pour en extraire la racine cubique obtenir, grâce à une calculatrice en platine parsemée d'Haribos aux fruits (fournie), donc, oui, obtenir enfin l' HEURE !, avec un écart d'environ 91 minutes.
Peu après, la maison suisse de haute horlogerie de Tom (fondée en 1821) connut une fulgurante notoriété –CNN et FOX News, relayées par toutes les chaînes du monde, avaient abondamment pleuré sur la tragédie d'une tribu d'Inuits qui avait vu fondre, sous l'effet du global warming, la banquise où ils dépeçaient les bébés phoques entre leurs igloos climatisés; les images diffusées et rediffusées de gamines Inuit qui, accrochées à de misérables glaçons, regardaient en larmes leurs téléviseurs plasma s'enfoncer inexorablement dans les profondeurs de l'Océan arctique, avaient bouleversé la planète. Prenant de vitesse ses concurrents, Tom fit financer par sa marque (fondée en 1821) la reglaciation de vingt-trois hectares d'eau polaire. Sa photo en compagnie d'un troupeau d'Inuits éperdus de gratitude fit la Une de la presse mondiale, son chiffre d'affaires fila vers le ciel.
D'où il retomba l'année suivante.
Les modes tournent. S'engouffrant dans la brèche ouverte par the house of eight, de futés créateurs lancèrent des boucles de ceinture compliquées en métaux précieux ou innovants, à cinquante, cent, deux cent mille euros ; les frétillants détenteurs de nouvelles fortunes en firent leur nécessaire accessoire statutaire et se détournèrent des montres mécaniques avec une définitive brutalité, ils en firent cadeau à leur chauffeur ou à leur cuisinier, qui s'empressèrent de les revendre, en nombre tel qu'elles s'échangèrent sur le marché de l'occasion pour quelques milliers, puis quelques centaines de zlotys ou de roupies ?quant aux neuves..., les dépôts de bilan succédaient aux banqueroutes, Tom chercha un acquéreur pour sa maison (fondée en 1821), fol espoir, se résolut à faire organiser sa faillite par un avocat d'affaires, elle ne lui rapporta que son stock –trente-sept montres dont quatre bien compliquées qui s'étaient arrêtées au lendemain de leur sortie d'atelier ; Tom les fit marteler et souder entre elles par un très-fameux artiste néo-conceptuel ouzbek qui apposa sa signature sur la chose, laquelle fut vendue chez Sotheby's New York à un musée japonais– ainsi Tom récupéra-t-il sa mise.
Avec du gras.
Michel Desgranges Nota bene.
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