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MAUVAIS CALCUL ; BAD DAYS IN ALGIERS, CONSTANTINE, ORAN.
 
    Cette semaine, le chroniqueur range des livres.
    Ses livres.
    Il a quitté, avec ses impedimenta, l'insupportable ville capitale livrée à la tyrannie des persécuteurs d'automobilistes et de fumeurs pour vivre parmi les arbres tordus par les tempêtes et les petits oiseaux nourris de pesticides, dans une quiétude qu'agrémente le vol d'avions à réaction transportant des troupeaux de touristes écolos, éthiques et responsables vers des plages de rêve préservées des méfaits de la civilisation où des indigènes musclés (les mâles) ou dénudées (les femelles) leur serviront dans des verres givrés des cocktails traditionnels achetés en boîte d'aluminium dans le Wal-Mart local.
    Il n'envie pas ces paradis.
    Il est heureux de coltiner des cartons au contenu mal identifié, et de redécouvrir, en les ouvrant, ses lectures de jadis.
    Il voudrait demeurer dans la joie de retrouver ces compagnons d'enfance – Histoire d'O, de Pauline Réage / Dominique A., Qu'est-ce que la philosophie ? du clair pédagogue Martin H., Emmanuelle d'Emmanuelle Arsan, L'être et le néant de Jean-Paul Sartre ou encore Les Perverties d'un prudent anonyme – et feuilleter à loisir ces pages qui l'initièrent aux mystères de la copulation et de l'ontologie, alors que Marx et Maurras, joints par l'ordre alphabétique, voulaient le persuader des bienfaits d'un gouvernement idéal.
    Douces espérances que le réel fracasse, car son corps jusqu'alors préservé des exercices physiques succombe sous les tonnes de papier qu'il doit soulever, déplacer, tenter de classer, tandis que son cerveau lui fait observer qu'il s'est mis le doigt dans l'oeil en décidant des dimensions de sa bibliothèque aux murs entièrement recouverts de rayonnages ad hoc – un meilleur calcul l'informe que quelques dix mille ouvrages ne pourront, même en tassant vigoureusement, se ranger dans l'espace qui leur était faussement réservé.
    Et surgissent d'autres difficultés, de l'ordre de la matière, inutile d'être plus précis, mais le chroniqueur, bien qu'un peu chagrin de voir évanouie son espérance de réunir enfin en un seul lieu ses chères possessions méthodiquement ordonnées, ne renonce pas – il trouvera une solution, dont le commencement est de retourner remuer des cartons, tout de suite, et de brutalement arrêter cette chronique, que poursuit amicalement Richard Zrehen.
 
    M.D.
 
BAD DAYS IN ALGIERS, CONSTANTINE, ORAN

    Que sont quelques milliers de kilomètres – ceux qui les séparent de Pearl Harbor, d’Okinawa et d’Iwo Jima – pour de vrais patriotes ? Des accélérateurs de ressentiment. Ils ont un japonais sous la main, ils vont lui apprendre à vivre… Un japonais fermier, citoyen américain et prêt à tout pour s’intégrer : un comble. Et Reno Smith (Robert Ryan) de fondre sur Adobe Flat, avec ses amis. Mais, partie pour faire peur au métèque qui s’efforce d’y survivre, la petite bande s’échauffe et se laisse emporter par sa fureur contre l’ennemi de l’intérieur. Sur la tombe de Komuko, hâtivement creusée, pousseront des fleurs sauvages.
    John J. Macreedy (Spencer Tracy), vétéran manchot venu donner à Kamuko la médaille que son fils Joe avait reçue, à titre posthume, pour lui avoir sauvé la vie pendant la campagne d’Italie, le découvrira en 1945, la guerre finie, pendant son très court séjour à Black Rock (Arizona). Après avoir essuyé rebuffades, insultes et coups de feu, Macreedy, judoka aguerri, réussira à subjuguer Smith et à le conduire à la prison – où l’attendaient ses complices, jetés en cellule par Tim Horn (Dean Jagger), le shérif alcoolique que la mauvaise conscience avait, in extremis, sorti de sa veulerie.
    Le lendemain matin, les prisonniers seront transférés à la prison du comté et Macreedy reprendra le train, après avoir confié la médaille de Joe Komuko à Doc T. R. Velie Jr (Walter Brennan), le médecin de la ville qui s’était opposé à Smith : une belle histoire de Howard Breslin, adaptée par Don McGuire, un film sobre de John Sturges (Bad day at bad RockUn homme est passé, 1955).
    Re. Que sont quelques milliers de kilomètres – ceux parcourus depuis les Marches de l’Est – pour ces vrais patriotes ayant choisi de s’établir en Algérie pour rester Français, leur Alsace et leur Lorraine tombées aux mains du Prussien ? Des accélérateurs d’exaltation. Ils ont des juifs sous la main, ils vont leur apprendre à vivre… Des indigènes récemment « promus » citoyens en vertu d’un décret obtenu par l’un des leurs, en 1870, et plutôt décidés à s’intégrer : en une génération, Moïse deviendrait Maurice, circoncision serait baptême, bar-mitzva serait communion – et synagogue deviendrait temple ! Mais ces français de raccroc, cousins exotiques de l’espion prussien envoyé au bagne, allaient avoir ce qu’ils méritaient. Et les métropolitains, défaitistes et enjuivés, recevraient leçon des patriotes déracinés.
    Le 3 avril 1898, Drumont, candidat « antijuif » aux élections législatives, débarque à Alger, accueilli par une foule en liesse qui alterne les « Vive Drumont ! » et les « À bas les Juifs » – et brûle des effigies de Dreyfus. Le 8 mai, les candidats « antijuifs » obtiennent 4 des 6 sièges : Drumont et Marchal l’emportent à Alger, Faure est élu à Oran, Morinaud à Constantine.
    Bien vite, galvanisés par L’antijuif, le journal militant du socialiste Max Regis, les déracinés, soutenus par les Néos (italiens, espagnols, maltais, naturalisés depuis 1889) et une partie de la population « indigène », s’en prennent aux boutiques, qu’ils pillent, et aux Juifs qu’ils molestent par dizaines – et tuent à l’occasion. En métropole, on n’a pas osé agir ainsi, malgré les passions suscitées par l’Affaire…
    Moment choisi par le Joseph Pérez d’Abraham Navon, Fabrice levantin et juif hésitant, venu de sa Turquie natale via la France positiviste et républicaine, pour arriver à Constantine et descendre à l’hôtel de Paris. Quelques jours après, « c’était un dimanche… une rumeur vague, des éclats de voix éveillèrent sa curiosité… » Une youpinade se préparait. Et le licencié es sciences et industriel en tapis ( !), qui n’en demandait pas tant, va être amené à secourir un de ses frères en infortune : « Tout à coup… un homme vint rouler aux pieds de Pérez…. L’inconnu avait le visage tuméfié, les vêtements couverts de poussière et de crachats. ‘Sauvez-moi… Les voici !’ Quatre ou cinq gaillards à mine patibulaire accouraient… » Joseph Pérez raccompagnera le blessé chez lui, fera connaissance de sa pittoresque famille – Albert Cohen a au moins un prédécesseur – et, de bruits en odeurs, de gestes en paroles oubliées-retrouvées, commencera de se réconcilier avec lui-même. Sur les émeutes, Navon ne s’étend pas.
    Chapitre mélancolique d’un beau, et parfois très drôle, bildungsroman écrit presqu’à chaud (1925), alors que le retour de l’Alsace et de la Lorraine dans le giron de la France délestait définitivement l’Algérie de sa haute teneur en affects – autrement dit, de son intérêt pour la métropole. Chapitre inaugural d’un délire qui allait se terminer dans les larmes et le sang, quarante ans plus tard.
    Pour la petite histoire : en 1901, une émeute « indigène » dans l’Algérois coûta la vie à 5 « européens » ; Max Regis, l’ultra qui voulait faire sécession, prit le chemin de l’exil ; en 1902, les députés « anti-juifs » furent tous battus aux élections législatives.

    Richard Zrehen

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© Michel Desgranges / Les Belles Lettres

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