ENCORE HÉSIODE, ET UN FICHU CHAOS ; DU VIDE AU PLEIN ; LE RIRE DES HARUSPICES.
À chacun ses petites manies, et je ne résiste pas à l'envie de citer une nouvelle fois l'énigmatique vers 116 de la Théogonie d'Hésiode :
"Donc, avant tout, fut Abîme" (traduction de Paul Mazon) que, pour sa part, Reynal Sorel rend par :
"donc, en tout premier, Chaos naquit",
dans son brillant essai Chaos et éternité, mythologie et philosophie grecques de l'Origine, qui, avec clarté et concision, fait le ménage parmi les innombrables commentaires de ce fameux vers 116 et lui apporte un éclairage novateur.
Entouré de manifestations du fatum – notre chat Filochard vient d'arriver fièrement dans mon bureau en tenant dans sa gueule deux mésanges fraîchement assassinées, et le petit cygne né il y a un mois a disparu, sans doute mangé par un renard (ou un corbeau ou une pie...) – je me sens d'humeur philosophante, et porté à m'interroger sur cet originel "Chaos".
Mot qui me plaît d'autant plus que nous n'avons pas la moindre idée de ce qu'il peut signifier – j'entends : ce qu'il pouvait signifier pour Hésiode et ses contemporains, puisque nous n'en possédons aucune occurence antérieure, ni contexte permettant d'en cerner le sens (Pour ses interprétations multiples, et postérieures, qui ne sont pas des définitions, je renvoie à Reynal Sorel).
Sur ce mystère s'épanouit une floraison de traductions, en voici quelques unes : Vide, Béance, Abîme, Ouverture, Fente (ici se pourlèchent les babines les obsédés sexuels également appelés psychanalystes), Ouverture, Espace béant et, comme il faut bien rire un peu, je citerai l'Alphonse Allais de la Philosophie allemande, le toujours comique Heidegger qui nous assène un lourd de sens "entrebâillant" (dans la traduction française de Klossowski, que je préfère en romancier de Roberte ce soir ou La révocation de l'Édit de Nantes...), sortant une nouvelle fois son vieux truc-à-épater-le-bourgeois : utiliser les participes présents comme substantifs.
Je laisse de côté les apports de l'étymologie qui, dans le meilleur des cas, ne nous fournissent que des hypothèses raisonnables, pour en revenir à l'unique point qui ce matin m'importe : que voulait dire Chaos pour Hésiode ?
S'il se promenait parmi ses oliviers et se tordait le pied dans un trou, s'exclamait-il "par Zeus, mon bon à rien d' esclave aurait pu reboucher ce Chaos !" ?, ou, lutinant Madame Hésiode, lui susurrait-il à l'oreille : "Je ferai bien un petit tour dans ton aimable Chaos...", ou encore, visitant un paysan voisin qui avait abandonné devant sa porte un fouillis d'instruments aratoires, lui reprochait-il de ne pas ranger son Chaos, ou enfin, songeant le soir sous les étoiles, inventa-t-il, pour désigner ce qui était avant que ne fût quoi que ce soit, ce mot de Chaos, avec la malice de laisser ses auditeurs bouche bée ?
Autant nous y résoudre : jamais, sauf découverte d'un dictionnaire de langue grecque publié vers -750, nous ne saurons ce que signifiait pour Hésiode Chaos, ni ne pourrons légitimement le traduire – et ce n'est même pas parce que nous pouvons retracer l'apparition de la très postérieure équivalence Chaos-Désordre (chez Ovide), qui nous interdit de traduire "Chaos" par notre actuel "chaos", que nous pouvons certifier l'inexistence de son emploi en cette acception parmi les amis d'Hésiode (cf. l'impossibilité de la preuve négative...) et ne pas imaginer que ceux-ci furent les précurseurs des modernes Théories du Chaos...
L'énigme peut être irritante, mais elle ne l'est que par ce que nous projetons sur le texte d'Hésiode, qui n'était qu'un humble narrateur de mythe (et un admirable poète) et non un je-sais-tout Philosophe (pour la confusion ultérieure entre le mythe et la philosophie, lire Reynal Sorel, précis et lucide), poète qui raconte, et ne se torture pas à expliquer comment le Vide peut engendrer le Plein (ou le non-être l'être...), bref, ignore ce monstre qui allait monopoliser la pensée Philosophique occidentale : l'ontologie, dont toute la problématique se résume au pitoyable : pourquoi l'être est ?, ontologie impérialiste (et dévoyée en mysticisme chez les néo-platoniciens, terreau ô combien fertile, je résume), qui osera occuper tout le champ de la légitime préoccupation philosophique.
Je n'ai pas échappé à cette invasion, d'où découle "il n'est de philosophie que grecque", si bien que lorsque Richard Zrehen me proposa pour sa collection Figures du savoir un Cicéron, je grommelai un semblant de refus – un philosophe romain ? et de surcroît orateur ? Je me laissai cependant convaincre, et m'en réjouis aujourd'hui en lisant le Cicéron de Clara Auvray-Assayas.
Outre le préjugé, il y avait du règlement de vieux comptes dans ma réticence – j'avais dû, enfant, apprendre par cœur des pages des Verrines sans en comprendre le sens et en gardai rancune à l'auteur, je jugeai grotesque l'action politique dont il était si vain, et ne voulais connaître de lui que le dévastateur portrait qu'en trace en creux Carcopino dans Les secrets de la correspondance... – et pourtant, quand quelque démon malin me poussait à en lire des pages, j'étais subjugué par le génie de l'écrivain (il m'arrive la même aventure avec Victor Hugo, que je déteste et admire).
Mais philosophe ?
L'essai de Clara Auvray-Assayas m'a convaincu, et je la loue particulièrement de rappeler que pour les Occidentaux, de l'Antiquité chrétienne à la fin du XVIIIe siècle, Cicéron fut LE philosophe par excellence, l'hégémonie du discours ontologique n'étant qu'un moment de la pensée philosophique, dominant sans partage en Europe depuis le milieu du siècle dernier (au point de jeter aux oubliettes un génie tel que Bergson, coupable de psychologie, trivialement : de considérer l'esprit humain dans des réflexions sur l'activité de l'esprit humain et ses facultés de perception, interprétation etc.) et qui, comme tout moment, est destiné à mourir, comme les mésanges sous les griffes et les dents de Filochard.
Donc, et indiscutablement, Cicéron est plus qu'un passeur des doctrines de diverses écoles grecques, et, s'il ne néglige pas les questions existentielles qui préoccupent les humains (mais ne monopolisent pas leur réflexion, même chez ceux dont les décortiquer ad nauseam est le gagne-pain), il est un penseur profond et cohérent, qui montre ce qu'est "le métier d'homme", et apporte par là-même quelque chose de neuf à ce que doit être l'authentique philosophie : le seul amour de la sagesse (je crois l'avoir déjà écrit, mais l'animal métaphysico-ontologique est coriace).
La sagesse n'est pas seulement "se conduire sagement" mais aussi "penser sagement" soit : en utilisant la raison (pour moi, cela signifie : d'abord déterminer un objet que la raison puisse atteindre, donc, évacuer les nuées de la spéculation abstraite – et dire que j'ai longtemps cru, comme on me l'enseigna, que si les Grecs avaient vaincu les Perses, c'est parce qu'ils avaient inventé l'abstraction...).
"Le vieux bon mot de Caton est fort spirituel : il s'étonnait, disait-il, qu'un haruspice pût regarder un autre haruspice sans rire", écrit Cicéron dans son dévastateur traité De ladivination, qui a la forme d'une discussion familière avec son frère Quintus, défenseur de la divination, essentiellement sous son aspect propagé par les stoïciens.
Astrologie, prodiges, haruspicine, oniromancie... toutes les techniques supposées dévoiler l'avenir sont décortiquées par Cicéron, qui les réduit à néant par des objections de simple bon sens, ou des arguments de saine logique.
L'haruspicine, qui est l'examen de la fressure (soit : poumons, foie, péritoine, vésicule et cœur) des victimes sacrificielles – du poulet au taureau – est spirituellement ridiculisée, exemples de pittoresque contradictions à l'appui ou franches impostures (un taureau dépourvu de cœur...), mais les autres pratiques divinatoires, alors oubliées (et pourquoi donc, si elles étaient efficaces ?, remarque sarcastiquement Cicéron) ou toujours en vigueur, sont également passées au crible de la raison.
Que certaines prédictions s'avèrent, rappelle Cicéron, ne prouve rigoureusement rien : leur nombre et leur fréquence sont telles qu'il y en a nécessairement une qui se réalisera, d'autant que lorsqu'il se trouve un devin pour annoncer, par l'examen d'un foie, qu'un général sera victorieux et qu'un autre devin voit dans le vol des oiseaux la défaite du même général, l'un des deux aura forcément vu juste...
Plus sérieusement, "si la destinée, écrit Cicéron, peut être infléchie, il n'y a pas de destin, et il n'y a pas non plus de divination puisqu'elle concerne les évènements futurs." Argument logique irréfutable car, comme le martèle Cicéron, la raison d'être de la divination est de permettre à l'homme d'éviter un malheur futur – s'il y parvient, ce malheur n'existera pas, et ne peut donc être vu...
Pamphlet contre la superstition (et non contre la religion que défend Cicéron, en citoyen romain exemplaire), le De la divination est un modèle du bon usage du véritable esprit philosophique, que Cicéron exprime par ces lignes : "(notre) style consiste à ne pas faire intervenir son propre jugement, mais à approuver ce qui paraît le plus vraisemblable, à comparer les principes, à exposer ce qui peut être dit pour ou contre chaque affirmation et à laisser une liberté de jugement entière aux auditeurs, sans jamais faire jouer sa propre autorité."
À l'opposé du sectarisme idéologique ou du totalitarisme de l'esprit de système, Cicéron, nous apparaît, en cette profession de foi authentiquement philosophique, comme le père du véritable humanisme.
Michel Desgranges
PS. En me relisant, je trouve inapproprié le rapprochement hâtif que j'ai effectué entre l'immense Alphonse Allais et le pauvre Martin Heidegger ; en fait, la drôlerie de ce dernier, dans son œuvre et dans son existence, évoque plus un croisement entre James Joyce, époque Finnegan's wake, pour la limpidité, et Louis de Funès, spécialement dans Le gendarme se marie, pour l'unité de la servilité et de l'arrogance en un même homme.
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