Hexameron rustique

Hexameron rustique

Ou les six journées passées à la campagne entre des personnes studieuses

Introduction de : Joseph BEAUDE, Préface de : Michel ONFRAY, Traduit par : Laure CHAUVEL

Présentation

Édition commentée de cet ouvrage représentatif du scepticisme de la première moitié du XVIIe siècle. Il met en scène un groupe de jeunes érudits, personnages derrière lesquels se cachent l'auteur et cinq de ses amis, qui pendant six séances débattent avec impertinence de littérature classique, de philosophie et de théologie.

Presse

Six "personnes studieuses" passent six journées à la campagne. Sont présents Egisthe, Marulle, Racémius, Ménalques, Simonides et Tubertus Ocella, autant de pseudonymes renvoyant à des personnages réels, tous hommes de culture et fins lettrés de leur temps, le dernier n'étant autre que l’auteur lui-même de ce recueil. Chacune des journées est l’occasion d’une conférence érudite et ironique sur des faits de la culture antique ou contemporaine des auteurs. Chacun son tour consacre une part de la journée à passer en revue les références culturelles au crible d’une critique dont le but est d’en révéler les humaines imperfections. Ainsi en est-il des erreurs contenues dans les auteurs antiques et vénérés, des thèmes licencieux présents dans les ouvrages classiques, de l’allégorie sexuelle d’un passage d’Homère, du manque de jugement d’un auteur récent ou enfin des jeux de mots à l’origine du culte de certains saints. Le doute s’installe.Au fil de ces exercices sceptiques, l’autorité culturelle est dévêtue de son prestige intouchable, les discours retrouvent une place relative dans la comédie humaine. L’équanimité qui en résulte, opérée par la suspension du jugement, rattache cet ouvrage à Montaigne (dont l’auteur hérite la bibliothèque), à Pyrrhon, et peut-être même à travers ce dernier à Bouddha, comme le suggère Michel Onfray dans sa préface. Pourtant si les sophistes et tous les experts de la rhétorique creuse sont mis à mal – et cette leçon garde sa valeur actuelle – quelque chose résiste dans ce texte à donner au lecteur le goût du détachement ou la paix de l’âme (ataraxie) que les commentateurs voudraient y trouver. Quelque chose comme une fuite. Les données de foi issues de la révélation de la "vraie Religion" échappent à la critique sceptique mais avec une telle diligence et une telle propension à rappeler la valeur de la suspension du jugement que cette échappée apparaît pour le moins factice. Et c’est tout au long de l’ouvrage que l’ironie s’accompagne de marques de fausses gênes ou de fausses pudeurs qui donnent à l’ensemble un caractère souvent teinté de mauvaise foi. Ce qui devrait être entendu comme un détachement propre à relativiser les discours et les hommes pourrait alors paraître, à la limite, une imposture intellectuelle, le masque derrière lequel les attachements et les engagements des auteurs peuvent s’épanouir sans craindre la question morale. La campagne serait alors un signe de ce retrait mensonger, la ville constituant le lieu où le désir reste pris. Mais n’est-ce pas à cela que ce texte nous invite : la reconnaissance du désir caché sous les apparences les plus raisonnables, cultivées ou même détachées. Les fautes inévitables des plumes les mieux taillées, les motifs licen-cieux, le manque d’esprit ou les fadaises de la religiosité populaire témoignent-elles d’autres choses que de la présence sous des apparences bienséantes, du manque et du désir qui lui est corrélatif ? Du coup ce texte a une portée psychanalytique anachronique, et pas seulement d’ailleurs, comme le suggère Michel Onfray, la discussion de La Mothe le Vayer sur l’analogie entre l’épisode odysséen de l’Antre des Nymphes et les parties génitales de la femme. La question des manifestations de l’inconscient, et spécifiquement dans la perspective lacanienne du langage et du désir, peut se poser en chacune des conférences pour le lecteur du XXIe siècle. Ainsi ces journées nous enseignent sur les inévitables erreurs des auteurs les plus connus, sur la portée sexuelle de textes apparemment anodins, sur les ruses rhétoriques des savants, et sur les jeux de langage masqués derrière des coutumes établies, autant de thèmes que la psychanalyse a donné à notre siècle. En ce sens l’Hexaméron rustique, et nombre des citations antiques qu’il contient, est encore un livre pour notre temps. Et nous repose cette question sous-jacente à l’ensemble de l’ouvrage, de l’irréductible incertitude d’un monde divisé de mots et de choses, de cultes et de désirs, de formes et de réels, d’où le philosophe tire sa lucidité et sa prudence.

Une « bibliothèque hédoniste » peut paraître étonnante, voire redondante, alors que notre époque semble placer le plaisir au centre des préoccupations du quotidien des hommes. Quoi de plus « naturel », en effet, que la recherche du plaisir et du bonheur dont on sait que les humains sont naturellement en quête selon les propos d'Aristote. La tradition aura su donner des exemples de vies heureuses — et c’est heureux ! Les exemples ne sont toutefois pas des modèles aisés à suivre. Le bonheur récuse les guides et le plaisir est polymorphe par essence. Max Scheler, définissant l’homme moderne comme « quelqu’un de très triste au milieu de choses très agréables », mettait le doigt sur les contradictions dont nous souffrons. La philosophie, dans ses marges — illustrées ici par les noms d’Érasme, Valla, La Mothe le Vayer, Cyrano de Bergerac, Bentham – aura fourni ses talents au service d’une pensée libre des asservissements qu’idéologues et « maîtres à penser » auront dispensé et dispensent à loisir et à tort. S’il était un nom sous lequel rassembler de si divers auteurs, ce serait celui d’Épicure. Un Épicure réacclimaté en terre chrétienne — à tel point que l’on a pu parler d’un « épicurisme chrétien », Témoignages du « libertinage érudit » selon René Pintard, plus mentionnés que lus faute d’éditions accessibles. Pas de littérature mineure, mais des ignorances majeures, des refus complices, des surdités convenues, des paresses acceptées. Il y a encore beaucoup à lire, à découvrir, à penser à nouveaux frais. Sans fanatisme, ni goût obscurantiste pour les « marges » ! Le plaisir de découvrir et de lire ces textes ne devrait pas décevoir tous ceux pour qui la culture est autre que ressassement des auteurs scolairement et universitairement estampillés. Il faut lire ces livres, rares à plus d’un titre : par la rareté des textes qu’ils donnent à lire (première traduction, magnifique, par Laure Chauvel du De voluptate de Lorenzo Valla après cinq siècles d’occultation, par exemple), mais aussi par la qualité unique de l’édition : préfaces sobres et élégantes du directeur de la collection, Michel Onfray, ou érudites, par exemple de Jean-Charles Darmon sur La mort d’Agrippine, qualité matérielle, enfin, de ces ouvrages qui honorent l’édition, dite « petite » et dont devraient rougir d’envie et de honte toutes les autoproclamées « grandes maisons ».
- 01/09/2006

Le terme grec hexaméron ne s'est jamais acclimaté en français. Il désigne soit une paraphrase des six premiers jours de la Genèse (la Sepmaine de Du Bartas est un hexaméron), soit le récit d’une action étendue au long de six journées, sur le modèle du Décaméron de Boccace et de l’Heptaméron de Marguerite de Navarre. C’est à cette seconde acception que se réfère François de La Mothe Le Vayer dans son petit Hexaméron rustique. Tout laisse à penser que l’auteur composa cet ouvrage vers 1630 et le fit imprimer à un petit nombre d’exemplaires (cinq ou trente, selon les sources), procédé alors en usage (Du Perron et Richelieu y avaient notamment recours) pour éviter les frais – ainsi que les risques judiciaires – d’un tirage plus important, et pour permettre à des amis choisis de juger l’ouvrage, sans passer par la confection fastidieuse d’autant de copies manuscrites. Quarante ans plus tard, alors que La Mothe Le Vayer est octogénaire (un âge canonique, à cette époque), le livre fut enfin offert au public. Au cours de ces quatre décennies, l’auteur avait eu le temps d’accomplir son destin et le monde celui de changer. Dans les années 1610-1620, des écrits subversifs, ou simplement sceptiques, « malsentants de la foi », pouvaient conduire leur auteur sur le bûcher. Vanini avait péri brûlé, Théophile de Viau ne se rétablit jamais du séjour en prison que lui avait valu le Parnasse satyrique, et ses amis subirent des tracasseries diverses. En 1670, la liberté de penser et d’imprimer ne régnait. pas (elle ne règne toujours pas), mais les autorités se montraient plus tolérantes – ou plus laxistes – et La Mothe Le Vayer put produire au jour ce livre qu’il tenait serré dans un tiroir depuis si longtemps. Que contient donc cet ouvrage ? On l’a qualifié de pornographique, mais ceux qui en feraient l’emplette pour se procurer ce genre de distractions ne tarderaient pas à déchanter. L’Hexaméron rustique raconte, sur six journées, le séjour à la campagne de six érudits. Les divers pseudonymes employés cachent – ou ne cachent pas – l’auteur et ses amis, Urbain Chevreau, Gilles Ménage… L’ouvrage est formé de six discussions érudites, qui montrent que l’esprit de la Renaissance avait parfois survécu aux guerres de religion. Ces six compagnons sont gens à grec et à latin, connaissant sur le bout des doigts les écrivains classiques et agrémentant leurs propos de citations grecques et latines, comme le fit le plus intelligent des humanistes, Montaigne. Ils conversent à bâtons rompus, sur des sujets en apparence inoffensifs, parfois égrillards. Ils réfléchissent : a-t-on bien compris ce que celui-ci voulait dire ? N’a-t-on pas surestimé celui-là ? Cette tradition est-elle aussi ancienne et estimable qu’il paraît ? Or, quand on commence à révoquer en doute une tradition, même la plus infime, quand on commence à cribler les témoignages dont elle s’autorise, on ne peut dire où s’arrêtera le mouvement. L’Hexaméron rustique est à l’entrée d’un chemin, au bout duquel se trouve la critique biblique du XVIIe siècle. Les grands textes chrétiens ont subi avec succès cette épreuve de l’analyse critique, tandis que d’autres religions refusent encore que leurs livres soient soumis à une étude scientifique. Le lecteur sera heureux de pouvoir disposer de ces six petits traités, dans une présentation matérielle fort attrayante, avec un liminaire de Joseph Beaude et une préface de Michel Onfray. Il regrettera, au plan scientifique, que les traductions du latin soient parfois peu inspirées, parfois franchement fautives. Mais c’est aussi une invitation (involontaire) à rouvrir son vieux Gaffiot.
- 01/12/2005

Lire et croire sans voilesHexameron rustique de François La Mothe Le VayerSix amis se réunissent à la campagne pour discuter, loin des bruits du monde et de la cour. Difficile d'imaginer qu’en 1630 d’abord, lors de la mise en circulation secrète de cinq exemplaires seulement, puis en 1670, lors de sa parution officielle, ce petit texte de François La Mothe Le Vayer, précepteur du futur Louis XIV et académicien, fut un objet de scandale. Au lecteur d’aujourd’hui, il apparaît comme un livre étincelant et mélancolique à la fois, à l’image de certains des tableaux énigmatiques de Poussin.La Mothe Le Vayer met en scène, sous des pseudonymes, des proches qui tentent une expérimentation : se débarrasser des pièges de la lecture allégorique et retrouver dans l’acte même de lire la vérité d’un texte et de son auteur. La lecture allégorique, héritée du Moyen Âge, a jeté sur les pratiques de l’écrit et du lire le voile de gloses toujours plus complexes mais aussi absurdes. Ces voiles successifs ont lentement défait le lien entre texte, auteur et lecteur. Deux questions guident leur quête : lorsque je lis, qu’est-ce que je lis ? Lorsque je crois, qu’est-ce que j’exprime ? Chacun s’attaque tour à tour à une figure littéraire ou à une croyance, envisagées par le petit bout de la lorgnette. Saint Augustin devient un aimable pornographe, innocent parce qu’inconscient tandis qu’Homère est le peintre conscient du désir d’Ulysse pour Pénélope lorsqu’il décrit avec l’antre des Nymphes un extraordinaire vagin de pierre et de marbre. Quant à la croyance, elle se défait dans ce qui fonde les cultes des saints : jeux de mots et allitérations sonores. Le feu d’artifice qui éclaire les visages rajeunis des six amis est celui de mille références érudites libérées du carcan de la bienséance.La mélancolie du texte tient à la recherche ironique mais réelle d’un lieu d’écriture et de lecture qui ne soit pas celui de la carrière institutionnelle. Pour l’heure cette recherche est vouée à l’échec. Mais nul doute qu’à eux six, du haut d’un belvédère baigné de lumières automnales, en traitant si aimablement textes, auteurs et lecteurs et en suspendant tout jugement, ces hommes ont ouvert les voies vers la liberté que nous goûtons aujourd’hui.

Le sous-titre, les Six journées passées à la campagne entre des personnes studieuses, dit mieux le contenu de cet Hexameron de 1670, modèle du « libertinage érudit » : des facétieux, des critiques sardoniques et ironiques écharpent avec le sourire, théologies et philosophies établies et, voient les « paux de l'âme » dans le mariage du scepticisme et de l’épicurisme. Jugé « licencieux », ce livre « fit beaucoup pour la (mauvaise)réputation » de La Mothe le Vayer.
- 26/10/2005

Découvrez aussi

La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps
Sur le Plaisir
Déontologie
Le Bonheur
La Mort d'Agrippine
Histoire et civilisation Textes et études Philosophie et sciences humaines Arts Théâtre Religions / Théologie Mythologie Essais, journaux et correspondances Littératures modernes et contemporaines Poésie Sciences Économie / Société Papeterie, objets dérivés