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ÉLOGE DU PLOMB ; MONTHERLANT JETÉ ET RETROUVÉ ; DE L’AMITIÉ À L’OMNISCIENCE.

    La première fois que, encore adolescent, j'eus la fierté de travailler dans un journal, non pas pour mais dans, à l'imprimerie, parmi les linotypistes et typographes,ce fut  dans cet  ancien immeuble parisien, mitoyen du café où fut assassiné Jaurès, dont  les planchers et plafonds ignorant tout parallélisme évoquaient les inquiétantes perspectives du Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, et qui était alors le siège du Combat de Henry Smadja, ce merveilleux milliardaire surnommé par ses employés la peur du salaire, mais qui faisait vivre sur sa cassette personnelle un quotidien déficitaire dont les collaborateurs, pourvu qu'ils eussent du talent, pouvaient écrire ce qui leur chantait, et quels que fussent leurs engagements politiques souvent opposés, seul journal réellement libre jamais publié en France.   
Sorte de factotum stagiaire, et bien sûr bénévole, j'eusse alors sacrifié tout mon argent de poche pour la joie de vivre dans le plomb, ce plomb qui fondait dans les linotypes pour ressortir sous forme de lignes de textes dont la longueur se nommait justification, petites barres que le typographe plaçait, suivant les indications d'une maquette gribouillée par le secrétaire de rédaction, dans une forme, cadre métallique de la taille exacte de la page à imprimer, les titres étant, eux, composés en caractères mobiles pris dans le meuble dit casse,  le travail s'effectuant sur une table à la surface absolument plane toujours appelée marbre, bien que celui-ci eût été remplacé par de la fonte (mais j'ai connu, à Sancerre, une imprimerie où le marbre était toujours en un marbre acquis sous le second Empire...).    Oui, j'aimais ce plomb qui, d'un texte manuscrit ou tapé avec multiples fautes de frappe sur une machine à écrire mécanique aux touches usées, allait faire naître un journal, ou même un livre – pour l'offrir au monde.   
(Les vapeurs de plomb en fusion, on le sait depuis l'Antiquité, provoquent le saturnisme ; on s'en préservait en buvant du lait, dont des bouteilles étaient quotidiennement distribuées aux ouvriers ; leur syndicat obtint que ce don se fit sous forme de prime en billets de banque, qui furent transformés en pastis et Beaujolais, et jamais je n'entendis parler de victime du saturnisme – mes actuels contemporains, décervelés par des programmes télévisés plus redoutablement efficaces que l'ubuesque machine à... chantée par Jarry, eux, tombent raides morts en regardant à travers une vitre blindée un inerte plomb de pêche).    Ainsi flânais-je entre marbres et machines, sans emploi autre que me complaire dans mon émerveillement quand un typo me tendit une feuille humide – une épreuve faite à la brosse sur la forme – puis, me désignant du même mouvement un article et cette règle d'aluminium dite typomètre, sur laquelle il avait placé son index à un certain endroit, il m'ordonna :    
-- C'est trop long de ça, coupe.   
Et il fit une marque au crayon sur l'épreuve, pour m'indiquer ce que je devais ôter.   
Le texte était d'Henry de Montherlant, écrivain pour lequel j'éprouvais alors une intense admiration intellectuelle, que le commandement du typo transforma aussitôt en effroi physique.   
J'essayai de marchander, il me fut rappelé que le plomb n'est pas du caoutchouc, et quand ça n'entre pas ça n'entre pas – je coupais.   
Alors je vis le typo prendre de ses doigts noircis d'encre les lignes devenues inutiles, et les jeter en un seau, où elles seraient récupérées pour être fondues dans une linotype en d'autres phrases d'un autre auteur, peut-être médiocre.

      Passèrent des décennies, et je ne pensais plus beaucoup à Montherlant (et quand trouver le temps de relire ?), mais ce souvenir me revint, avec une nostalgie acérée (ont disparu et les véritables imprimeries et la mise en page et le plomb, tout cela remplacé par d'excrémentielles  cochonneries informatiques) quand Charles Dantzig, en ce temps auteur débutant protégé de Jean-Edern Hallier – et qu'il a curieusement omis dans son virevoltant Dictionnaire égoïste, au succès critique et commercial d'ailleurs mérité -- me proposa de publier dans la collection L'Idiot international qu'il dirigeait un essai virtuose de Philippe de Saint Robert Montherlant ou la relève du soir, contenant quatre-vingt-treize lettres inédites de l'auteur du Chaos et la nuit.   
Publier des pages de Montherlant au lieu de les mutiler ? Dois-je vraiment dire que j'acquiesçai dans la seconde à la demande de Charles ? D'autant que le texte de Saint Robert est sans doute celui qui éclaire le mieux, sans néfaste adulation, et l'homme et l'œuvre ; quant aux lettres (de 1955 à 1972, année de son suicide), elles nous montrent un Montherlant bien peu hautain, contrairement à sa légende noire, disponible et cordial, et qui, s'il a le bon goût d'énoncer cette indispensable règle : "je n'achète jamais un journal", dévoile cependant qu'il écrivait sous pseudonyme des articles pour critiquer férocement ses propres livres...

      Montherlant et Saint Robert furent liés, dit ce dernier, par une amitié de vingt ans mais, tiens donc, que peut-on appeler amitié ?    Nous trouverons la réponse dans l'œuvre de l'un de ces grands Romains si chers à Montherlant, le traité De amicitia, LAmitié que Cicéron écrivit en - 44, un an avant qu'un soldat d'Antoine ne lui coupe la tête et les mains pour les exposer à Rome sur les Rostres (ce n'était pas un geste d'admiration, ni même ce que l'on appelle aujourd'hui dans les milieux artistiques officiels une installation).   
Construit sous la forme traditionnelle du dialogue, ce traité fait partie des livres que l'on peut ranger dans la catégorie des compagnons, ceux que l'on emporte en promenade avec la certitude d'y trouver, en laissant le vent l'ouvrir, une pensée qui nous réconfortera, répondra à une inquiétude, nous encouragera dans le choix d'une conduite, aussi l'avons-nous inclus dans une collection tenant, pour les dames, dans un sac à main, nos Classiques en poche, avec le texte latin, la fluide traduction de François Combès et une préface et des notes de François Prost très suffisantes pour qu'un lecteur peu familier de Rome trouve toute l'information  nécessaire afin d'apprécier aisément le texte de Cicéron ; tout est dit aussi sur le contexte philosophique et politique de l'œuvre, et quand Cicéron écrit, à propos de la mort d'un ami : "J'ai été seul frappé si quelqu'un l'a été. Or s'affliger de ses propres ennuis (incommodis), ce n'est pas aimer ses amis, mais s'aimer soi-même", il n'est pas inutile de savoir que c'est là un axiome issu du stoïcisme.

      En une regrettable imperfection, la langue française dispose d'un verbe unique pour désigner des actions qu'il serait prudent de ne pas confondre, et le pitoyable aimer désigne aussi bien le lien qui unit l'amateur de ce légume au poireau que Montaigne à La Boétie ou Roméo à Juliette (j'aurais bien cité Laila et Majnu, mais n'aurais été compris que des connaisseurs de littérature soufie et de films hindi...).   
L'amour est pourtant supposé se distinguer assez nettement de l'amitié, et c'est sans doute pour cette raison que le célébrissime dialogue de Platon connu sous le titre de Banquet s'intitule également "de l'amour : genre moral" et non "de l'amitié...".   
Quoique... Fidèle à sa piégeuse maïeutique, dont j'ai déjà dit mon rejet, Socrate-Platon emberlificote ses interlocuteurs dans l'amour du beau et du bien, confondant et distinguant en un même énoncé nature et propriété et montrant qu'il dupe pour mieux duper ; pourtant ce texte nous apprend quelque chose sur l'amour, quelque chose qui sera différent pour chaque lecteur et peut-être à chaque lecture, et qui fait qu'il est beau (littérairement, c'est superbe) et bien (c'est plus qu'intelligent) de souvent le relire (rappelons en passant aux partisans et adversaires de l'amour fusionnel que sa genèse est dans le discours d'Aristophane) et dans notre édition : Le Banquet, CUF.    Pourquoi cette édition parmi tant d'autres ? Parce qu'elle contient le texte grec, et qu'est très jolie notre police de grec créée en 1921 pour notre Collection des Universités de France, parce que la traduction nouvelle de Paul Vicaire est exacte, et parce que nous avons conservé l'indispensable introduction de Léon Robin.

    Il existe autant de commentaires du Banquet que le texte contient de lettres ; je ne les connais pas tous : je ne suis pas Pic de la Mirandole.   
S'identifier, positivement ou négativement, à Pic pour indiquer la possession d'un savoir total en tous domaines était, dans ma jeunesse, une expression populaire ; j'eus la mauvaise surprise l'an dernier de découvrir qu'il existe désormais des professionnels du commerce du livre qui ignorent son nom et que s'est évanouie cette gloire reposant, comme bien souvent toute gloire populaire, sur un malentendu.   
Pic savait-il tout, de ce que l'on pouvait savoir en son temps ? Répondons prudemment qu'il en donna l'impression lorsqu'il proposa à Rome en 1486, à 23 ans, ses neuf cents thèses, ou conclusions, philosophiques et théologiques dont l'essentiel nous est restitué dans Pic de la Mirandole, un itinéraire philosophique de Louis Valcke.   
J'ai dévoré cette monographie comme un double roman d'aventures, d'abord en son sens proprement romanesque, puisque dans la courte vie de Jean Pic, comte de la Mirandole (1463-1494), on trouve exil, prison, vaudeville amoureux, grands hommes et traîtres obscurs et très tôt, la mort, peut-être par empoisonnement..., mais surtout roman d'aventure intellectuelle puisque Pic aborda et traita la quasi-totalité des connaissances humaines, de la philosophie aux mathématiques, de l'astronomie/astrologie à la magie et sorcellerie (goétia) qu'il différenciait, de l'art poétique à la numérologie...   
Je ne chercherai pas plus si Pic possédait ou non un savoir réellement universel ; ce qui fonde sa véritable gloire est que, de ce qu'il savait, et est prodigieux, il sut construire une vision neuve de l'homme et de l'univers, dont nous sommes les héritiers.

Michel Desgranges

 
P.S.1. Cette chronique fut rédigée avant la mort de Philippe Muray ; me relisant, je trouve un goût acide à l'évocation de L'amitié...
P.S.2. Je remercie les très nombreux lecteurs et lectrices qui m'ont écrit cette semaine pour me dire leur admiration -- et leur amitié, justement -- pour Philippe ; qu'ils me pardonnent de ne pouvoir répondre à chacun, mais qu'ils sachent que je leur suis reconnaissant de leurs émouvants messages.




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© Michel Desgranges / Les Belles Lettres
Montherlant ou la relève du soir.
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Montherlant ou la relève du soir.
Avec quatre-vingt-treize lettres inédites.

L'Auteur: Philippe de Saint Robert, chroniqueur à Combat, au Quotidien de Paris, à France Culture, a été commissaire général de la Langue française entre 1984 et 1987. Essayiste, il a publié de nombreux ouvrages parmi lesquels: Les Septennats...



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